Lettre à Louis 3
Cher Louis,
Pour la troisième fois cette année, je prends ma plume pour t'écrire. Il faut dire que je suis une fois encore envoûtée par mon sujet. Dans ma dernière lettre, je te parlais de ce moment passé avec Suzi Pilet au Grand Saint-Jean. De ces instants magnifiques naît maintenant un début de mise en forme de mon projet.
Je te décris pour commencer la première partie de la soirée dédiée à Corinna. J'ai terminé l'adaptation du roman "Théoda". Je l'ai envoyée à Maurice Chappaz qui une fois encore me soutient et m'encourage. De lire et lire encore ces mots si forts, l'atmosphère si intense qui s'en dégage, ce texte je veux le dire et le mettre en "ondes". Oui, c'est cela, utiliser les moyens d'aujourd'hui, amplifier la voix afin que le texte se module, coule, chante comme les sons du vent, de la pluie, des rivières et du fleuve.
L'espace, le jeu
Un champ de coquelicots couchés au sol, et des pierres des sentes. Une petite fille redresse les coquelicots l'un après l'autre, ils naissent des pierres. Ce geste va à contre-sens du récit. Alors que la mort de Théoda et de Rémy approche, le champ de coquelicots se redresse et fleuri. La narratrice et l'enfant sont, bien sûr, Marceline et Marceline.
A la fin de ce premier récit, le public sera convié à rejoindre le foyer pour se restaurer et apprécier les photos de Suzi. Je veux aussi projeter un petit film sur elle dans son univers de l'atelier du Grand Saint-Jean et son appartement si singulier. Si elle m'autorise évidemment de venir avec ma caméra. Suzi jouait du piano autrefois. Si les moyens me sont donnés, j'espère engager Daniele Pintaudi, pianiste, que tu as vu et entendu dans "la Vie Bouleversante de Etty Hillesum". Ses mains sont de l'or et il jouerait dans cet intermède qui est en réalité un pont, un passage pour la deuxième partie de la soirée.
Suzi est avant tout photographe, mais les textes qu'elle a écrits sont si uniques qu'il faut qu'ils puissent être entendus.
J'ai choisi "En forme de Véronique" qu'elle a écrit en 1955 à Lausanne. A Lausanne, j'y étais aussi, j'avais cinq ans.
L'espace, le jeu
Le champ de coquelicots, une table avec un livre d'Omar Khayyâm, le couteau, le bol de la Reine des Nomades (Corinna), une chaise. Dans la chambre pousse un grand arbre où les quatre saisons s'y côtoient. Un arbre comme celui décrit dans "Théoda". L'arbre dont les branches n'ont jamais été taillées, dont les branches vont au bout d'elles-mêmes, comme ces deux femmes qui me sont si chères.
Je te cite quelques phrases de Claude Mettra qui a signé la préface de "La trinité se passe ou vingt-cinq lettres à Saint-Exupéry", livre que Suzi a publié en 1964, dans lequel les protagonistes sont Corinna Bille, Maurice Chappaz, Pierre René Bille, Alexis Perry, etc…
"Au commencement était le verbe" laisse entrevoir pour chacun de nous la possibilité de découvrir son propre verbe et d'inventer les mots qui rendront compte de son usage de l'existence. Ces mots ne sont, dans la graphie de Suzi Pilet, qu'un moyen de pénétrer davantage dans le mystère humain. Ils sont comme nous, pauvres, démunis, humiliés et pourtant ce sont eux qui s'offrent à la lumière radieuse du soleil et à la clarté des étoiles afin que par eux nous devenions ce que nous sommes: soleil et étoiles, même si parfois la nuit de cœur nous laisse croire que nous sommes ténèbres" (C. Méttra).
Que dire encore? Que dire de plus? La mise en espace de ce texte doit rester sobre, humble et ne pas utiliser d'artifices inutiles. Il y aura les mots dits par la narratrice et la danse d'une femme jeune, vêtue de rouge dans le champ de coquelicots.
Dans "la Trinité se passe", Suzi raconte qu'elle avait enfermé délicatement un papillon qu'elle croyait mort dans un mouchoir de soie rouge. Qu'elle voulu le regarder une dernière fois et alors qu'elle rouvrait le mouchoir, le papillon s'envola. Dès lors, elle se mit à croire au pouvoir du rouge. J'y crois aussi.
Voilà, cher Louis, j'aurais encore tant à dire… Je te donnerai des nouvelles de ce projet qui va encore grandir puisqu'il ne verra le jour que cet automne.
J'espère que tu sera des nôtres.
Monique, Tassonière, le 15 mai 2006
P.S. N'oublies pas de lire les deux textes, c'est par eux que tout arrive.
