création 2005
Biographie de Etty Hillesum

Etty Hillesum
" De l'autre côté de cette tente, le soleil nous offre soir après soir le spectacle d'un coucher inédit. Ce camp perdu dans la lande de Drenthe abrite des paysages variés. Je crois que la beauté du monde est partout, même là o� les manuels de géographie nous décrivent la terre comme aride, infertile et sans accidents. Il est vrai que la plupart des livres ne valent rien, il nous faudra les réécrire. "
Etty Hillesum, Lettres de Westerbork
Les photos du spectacle.
Chapitre I: Etty
Etty Hillesum est née le 15 janvier 1914 à Middelburg, en Zélande province des Pays-Bas. Elle est morte à Auschwitz, le 30 novembre 1943. Elle avait 29 ans, un formidable appétit de vivre, des projets à foison dont celui d'écrire et de combattre le mal, la désespérance, de témoigner envers et contre tout en faveur de la vie.
"Nous avons le droit de souffrir, mais non de succomber à la souffrance. Et si nous survivons à cette époque indemne de corps et d'âme, d'âme surtout, sans amertume, sans haine, nous aurons aussi notre mot à dire après la guerre"
La voix radieuse qui s'élève d'elle dans son journal et ses lettres est à écouter en contre point du fond sonore de son temps, cet énorme vacarme o� l'arrogance et la haine ont mugi à l'extrême.
Etty était une jeune femme gaie insouciante, assidue dans son travail, enjouée mais tourmentée, menant sa vie avec autant de fougue sensuelle qu'intellectuelle.
Elle avait la même curiosité érotique qu'une Lou Adrien Salomé. C'était très inhabituel à l'époque, même dans nos milieux d'intellectuels de gauche"dira d'elle Hanneke Starreveld une de ses amies de jeunesse.
Elle agissait avec ardeur en toute chose, avec un total esprit de liberté. Euphorique par moment, à l'extrême puis sombrant dans des malaises et mal être mais aussi de sévères maux de tête. C'est dans la perspective d'ordonner, clarifier, dompter ses"démons"qu'elle entreprend la rédaction de son journal. Mais là aussi elle se laisse emporter par l'élan de l'écriture, elle se bouscule, se rappelle à l'ordre et se tourne elle-même en dérision. Au fil des mois, ces tourments s'estomperont, elle s'en dépouillera. Toute sa personne va s'ouvrir à la grâce, et elle va la répandre autour d'elle dans une lumineuse improvisation.
Chapitre II: Julius Spier
Etty vit chez un homme Han Wegerif à Amsterdam, elle y a été engagée pour s'occuper de l'intendance de la maisonnée o� vivent le propriétaire, son fils, une servante allemande, qu'elle aime comme sa mère et une jeune étudiante. Etty est la maîtresse de Han Wegerif, mais mène une vie sentimentale mouvementée. Elle explore en funambule les espaces venteux, accidentés de l'amour.
En février 1941 alors que se resserre l'étau de haine à l'encontre du peuple juif, Etty rencontre Julius Spier, un juif de Berlin émigré à Amsterdam deux ans plus tôt. Il a suivi pendant deux ans à Zurich l'enseignement de C. G. Jung et fait une analyse avec lui. Il a le don particulier de déchiffrer les lignes de la main comme autant de hiéroglyphes du coeur. A ce don s'ajoute un charme, un charisme profond. Julius Spier fit une très forte impression sur Etty et va profondément marquer sa vie - quelques jours après cette rencontre, Etty commence son journal. Etty devient très vite très proche de Spier - elle sera sa secrétaire, rédactrice de ses rapports d'analyse, sa maîtresse et son amie. La relation de ces deux êtres d'exception ne pouvait se passer sans heurt et sans une certaine souffrance. Au commencement de leur relation Etty déjà tellement aux proies avec son chaos intérieur, provoque des réactions violentes chez elle.
"Avec ce coeur de soufre et cette chair d'étoupe, avec ces os qui sont pareils à du bois sec, avec une âme qui dédaigne freins et rênes, avec un désir prompt à trop d'ardeur, avec une raison aveugle, débile et boiteuse et les gluaux, les pièges dont le monde est plein, ce n'est pas grand merveille si, en un éclair, je flambe au premier feu qu'on rencontre en chemin."
S'est-elle reconnue dans ce poème de Michel-Ange qu'elle affectionnait particulièrement?
Chapitre III: Son refus de la haine
En juillet 1941 les cartes d'identité des juifs doivent être marquée d'un "J", restriction de déplacement, le moindre faux pas est puni.
Sur ce front-là aussi, Etty est en lutte. Elle voudrait prendre de la hauteur, se délivrer de la rage, de la haine qui par moments s'emparent d'elle à l'égard des bourreaux de son peuple.
"La haine farouche que nous avons des allemands verse un poison dans nos coeurs."
Mais la haine est pour elle"une maladie de l'âme"et ne fait pas partie de sa nature. Elle est pourtant écartelée entre ses instincts vitaux de Juive menacée de destruction et son idéal ; humaniste, socialiste et son souci d'équité.
"... si la lecture du journal ou une nouvelle apprise au-dehors me remplissent de haine il m'arrive de lâcher tout d'un coup des bordées d'injures à l'adresse des allemands, j'exhale ma haine et en même temps je meurs de honte."
Mais elle écrit aussi :
"N'y aurait-il plus qu'un seul allemand respectable, qu'il serait digne d'être défendu contre toute la horde sauvage des barbares et que son existence vous enlèverait le droit de déverser votre haine sur un peuple entier".
Dans ces moments seul Spier arrive à l'apaiser."S. est une oasis dans ce désert."
Elle voit ce qui se passe, elle sait que le monde bascule. Mais le désespoir n'est pas davantage dans sa nature que la haine. Pourtant seule à seule avec elle-même, elle est réduite à un noeud d'angoisses, assaillie de maux de tête, d'estomac, de ventre. Etty est si charnelle, sensitive, que chez elle tout se traduit en douleurs physiques."Corps de résonance"pour le meilleur et pour le pire. Elle chute, se relève, reprend son combat intérieur et avance en dépit de tout. Elle se sent"comme un petit champ de bataille o� se vident les querelles, les questions posées par son époque"mais aussi"le théâtre d'affrontements sanglants et j'en paie le prix par une immense fatigue et de terribles migraines."
Chapitre IV: Etty et Dieu
Pourtant dans ce champ de bataille, ses pensées ne cessent de prendre de la hauteur et de l'ampleur. Par vagues monte en elle l'amour pour celui qu'elle appelle Dieu. Ce Dieu n'appartient à aucune religion, aucun dogme. Le Dieu d'Etty, elle le trouve au profond d'elle-même. Un Dieu avec lequel elle va entrer en conversation. Etty trouve un réconfort inattendu lorsque poussée par quelque chose de plus fort qu'elle, elle se trouve courbée sur le sol par une volonté plus forte que la sienne. Elle s'agenouille de plus en plus souvent et décide d'écrire une nouvelle qui s'appellerait"Histoire de la fille qui ne savait pas s'agenouiller".
Etty sent que Dieu a été abandonné par les hommes.
"Je vais t'aider mon Dieu à ne pas t'éteindre en moi c'est à mon tour de t'aider et de défendre jusqu'au bout la demeure qui t'abrite en nous. Tu vois comme je prends soin de toi. Je ne t'offre pas seulement mes larmes et mes tristes pressentiments, en ce dimanche venteux et grisâtre je t'apporte même un jasmin odorant. Et je t'offrirai toutes les fleurs rencontrées sur mon chemin et elles sont légion, crois-moi. Je veux te rendre ton séjour le plus agréable possible."
Etty crée ainsi un compagnonnage avec Dieu.
Chapitre V: Rainer Maria Rilke
Le 31 décembre 1941, Etty écrit dans son journal :
"C'est la dernière soirée d'une année qui s'est révélée pour moi la plus riche sans doute aussi la plus heureuse de ma vie. Si je devais dire un mot de ce qu'elle m'a apporté, depuis le 3 février o� j'ai tiré timidement la sonnette du 27 Courbetstraat"
C'est dire l'importance pour Etty de sa rencontre avec J. Spier. Sa passion amoureuse, érotique, dévorante pour lui évoluera non sans heurts vers une relation dans le respect de l'autre, la patience, l'amitié au sens le plus élevé.
Aux dernières heures d'une année qui a été jalonnée de crimes, de sang, de larmes au seuil d'une année à venir plus féroce encore Etty se tient comme une fileuse porteuse de paix, rayonnante de gratitude.
Au mois de mai 1942, le port de l'étoile jaune est imposé aux Juifs. Leurs nuits sont misent aux fers (couvre-feu). Leurs journées sous haute surveillance. Exclus des transports publics, privés de bicyclettes, interdiction des relations avec des"Aryens". Etty Bâtit des"murs"translucides autour d'elle dans le refuge de sa chambre et de son bureau
"Ici devant mon grand plateau noir, je me sens comme sur une île, à l'écart du monde"
Elle y écrit son journal, y trouve le calme et ses livres si chers dont les auteurs sont ses hôtes venus du fond des siècles.
Rainer Maria Rilke est l'auteur qu'elle nomme le plus fréquemment dans son journal et note des citations de ses lectures"...s'il n'est pas de communion entre les hommes et vous, essayez d'être près des choses"Elle se sent si proche du poète dans son extrême attention et amour qu'il porte aux choses, aux fleurs, aux coeurs ombreux des hommes.
Printemps 1942, le processus de déportation massive est à présent au point. Les camps sont maintenant équipés des techniques de gazages.
Etty s'émerveille devant cinq boutons de rose et les poèmes de Rilke.
"J'ai une telle conscience de ton être rose complète que mon consentement te confond avec mon coeur en fête.
"Je te respire comme si tu étais rose, toute la vie, et je me sens l'ami parfait d'une telle amie".
Chapitre VI: La mort de Spier
Là o� certains conjuguent avec acharnement le crime et le mensonge pour produire du néant, Etty se découvre un amour de l'écriture et projette dans le futur.
"Un jour je serai écrivain"
et quand elle aura enfin le temps de composer son oeuvre elle veut trouver"...un juste dosage entre le dit et le non-dit..."cet après-midi, j'ai regardé des estampes japonaises c'est ainsi que je veux écrire. Avec autant d'espace autour de peu de mots en réalité, les mots doivent accentuer le silence chaque mot serait comme une pierre milliaire ou un petit tertre au long de chemins infiniment plats et étendus, de plaines infiniment vastes."
A partir de juillet 1942, Etty accepte un travail au sein du Conseil Juif mais elle déteste cette position de privilégiée.
Le 30 juillet elle demande à être transférée au camp de transit de Westerbork comme assistante sociale. Elle bénéficie d'un laissez-passer qui lui permet d'entrer et surtout de sortir du camp. Grâce à ce laissez-passer elle retourne à Amsterdam entre le 14 et 21 ao�t pour des raisons de santé, puis du début septembre au 20 novembre.
Julius Spier, pressentant sa fin proche, redouble d'activités. Pourtant au cours de son deuxième retour à Amsterdam, Etty assiste à l'agonie de J. Spier son"Bien aimé". Il meurt le 15 septembre 1942.
Elle note dans son journal le lendemain:
"J'ai besoin de beaucoup de patience, de réflexion, �a sera très difficile. Je dois faire face seule désormais."Elle ne sombre pas dans le désespoir comme le craignent ses amis, seule s'épanche sa gratitude à l'égard de cet homme qui l'a aidée à se révéler à elle-même :
"C'est toi qui as libéré en moi ces forces dont je dispose"
Elle continue à s'adresser à lui avec naturel comme si la mort n'avait aucune prise entre eux. Elle parle au défunt ainsi qu'elle contemple le bouquet de rose en train de fleurir.
"J'ai écrit un jour que je voulais lire ta vie jusqu'à la dernière page tout ce qui a été était certainement bon, sinon je n'aurais pas en moi cette force, cette joie, cette certitude".
Chapitre VII: La vie envers et contre tout et Westerbork
La mort de Julius Spier, le travail au camp de Westerbork ne viennent pas à bout de la résistance d'Etty, il semble au contraire que sa joie de vivre en est décuplée. Elle accède en elle-même à ce bien inestimable,"l'amour de la vie envers et contre tout".
Dans le camp de Westerbork elle propose aux victimes d'autres exutoires que la haine, d'autres perspectives que l'idée de vengeance. Une autre chance.
"L'absence de haine n'implique pas nécessairement l'absence d'une élémentaire indignation morale. Je sais que ceux qui ha�ssent ont pour cela de bonnes raisons. Mais pourquoi devrions-nous toujours choisir la voie la plus facile, la plus rabattue ? Au camp j'ai senti de tout mon être que le moindre atome de haine ajouté à ce monde, le rend plus inhospitalier encore."
"La saloperie des autres est aussi en nous. Et je ne vois pas d'autres solutions que de rentrer en soi-même et d'extirper de son âme toute cette pourriture. Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur que nous n'ayons d'abord corrigé en nous. L'unique le�on de cette guerre est de nous avoir appris à chercher en nous-même et pas ailleurs."
Que l'on adhère ou non à la vision du monde et à la fa�on d'être d'Etty Hillesum, on ne peut qu'admirer son intelligence et son sens de la liberté qui a un accent de splendide insolence. La belle et vivace insolence d'une jeune femme, éprise de la vie envers et contre tout.
"Libre comme l'air, comme le vent de la lande levé des confins de la mer, comme les nuages et les mouettes courant, dansant par-dessus les lupins et les fils barbelés aussi atroces que dérisoires. Elle se tenait tellement plus haut que les sentinelles en armes postées au sommet des miradors."(Sylvie Germain)
En juillet 1943, Etty devient une simple résidente du camp. Les autorités nazies suppriment le statut particulier réservé jusqu'alors aux membres du Conseil Juif. Elle est privée désormais de tout droit de sortie du camp.
"Un jour si je survis à tout cela, j'écrirai sur cette époque de petites histoires qui seront comme de délicates touches de pinceau sur un grand fond de silence".
"La vie et la mort, la souffrance et la joie, les ampoules des pieds meurtris, le jasmin derrière la maison, les atrocités sans nombre, tout est en moi et forme un ensemble puissant et je l'accepte comme une totalité invisible et je commence à comprendre de mieux en mieux pour mon propre usage sans pouvoir encore expliquer la logique de cette totalité. Je voudrais vivre longtemps pour être un jour en mesure de l'expliquer aux autres. Mais si cela ne m'est pas donné eh bien, un autre le fera à ma place, un autre reprendra le fil de ma vie là o� il se sera rompu"
Elle a le souci permanent pour toutes ces personnes adultes, enfants, vieillards qu'elle a vu défiler dans le camp, entassés comme des troupeaux dans la boue, entre planches et barbelés et finalement déportés ;"Un jour j'irai les visiter un par un, tous ceux qui sont passés entre mes mains sur ce coin de lande. Et si je ne les trouve pas, je trouverai leurs tombeaux Je veux parcourir le monde, aller m'assurer de mes propres yeux, de mes propres oreilles, de ce qu'il est advenu de tous ceux que nous avons laissés partir".
Elle leur est restée solidaire jusqu'au bout et les a tous rejoints dans leurs tombeaux.
Le 7 septembre 1943, Etty, son frère Mischa et leurs parents furent déportés vers Auschwitz. Aucun d'entre eux ne survécurent. Etty est morte le 30 novembre 1943.
* * *
Une dernière carte a été jetée du train par Etty : des paysans l'ont retrouvée près de la voie de chemin de fer et postée le 15 septembre.
A Christine Van Nooten | Mardi 7 septembre 1943
Je suis assise sur mon sac à dos, au milieu d'un wagon de marchandises bondé. Papa, maman et Mischa sont quelques wagons plus loin. Ce départ est tout de même venu à l'improviste. Ordre subit de la Haye, spécialement pour nous. Nous avons quitté ce camp en chantant, père et mère très calmes et courageux, Mischa également. Nous allons voyager trois jours. Merci de tous vos bons soins. Les amis restés au camp vont écrire à Amsterdam, peut-être te fera-t-on suivre ? Peut-être aussi ma dernière longue lettre? Un au revoir de nous quatre. Etty."
Monique Décosterd
Bibliographie
Etty Hillesum, Une vie bouleversée
Lettres de Westerbork, Editions Points
Etty Hillesum, Sylvie Germain, Editions Pygmalion
Etty Hillesum, Un itinéraire spirituel, Amsterdam 1942 - Auschwitz 1943 de Paul Lebeau, Editions Albin Michel
Etty Hillesum, Une vie boulversante, Pascal Dreyer, Editions Desclée de Brouwer
Portrait d'Etty Hillesum, de Ingmar Granstedt, Editions Desclée de Brouwer
